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L’identité nationale contre la nation

 

La droite française a visiblement un vrai problème avec l’identité nationale. On se souvient qu’en 1986, à peine revenue au pouvoir, elle avait entrepris sous la direction de MM. Chirac et Pasqua, une révision du code de la nationalité sous le slogan stupide « être Français ça se mérite ». L’affaire finalement avait tourné court. Le droit du sol qui était dans le collimateur, était resté au fondement de la conception française de l’identité nationale : est Français celui qui est né en France et y vit à sa majorité ou celui qui est né en France de parents nés en France. En dépit des efforts des gouvernements successifs qui en ont fait un véritable parcours du combattant, l’acquisition de la nationalité française par naturalisation s’est poursuivie assez massivement. Au point qu’environ la moitié des immigrés sont maintenant français. La campagne électorale de 2007 a été l’occasion de remettre l’affaire sur le tapis et a donné lieu à quelques envolées lyriques et quelques clowneries mémorables. L’actuel président a mis la nation au centre de plusieurs discours, en récupérant toutes sortes de grandes figures de l’histoire nationale, y compris les figures tutélaires de la gauche : Jaurès, Blum ou le jeune communiste fusillé par les nazis, Guy Môquet. À la veille d’une nouvelle échéance électorale et parce que l’électorat FN qui avait assuré son élection pourrait faire défaut, le président a choisi, via son fidèle valet Besson, de faire bouillir à nouveau cette soupe rance. Et on va rejouer le bal des figures convenues, le pseudo débat entre identité ouverte et identité fermée. Alors même que c’est la notion d’identité nationale elle-même qui doit être questionnée.

Dans « identité nationale », il y a identité. Commençons par quelques remarques concernant la notion d’identité elle-même. L’identité n’est pas une chose ni une propriété, mais une relation. Je suis un homme ou une femme, je suis noir ou blanc, mais je ne suis pas identique. On ne peut être identique qu’à quelque chose. Deux choses sont identiques si elles sont indiscernables ou du moins indiscernables sous certains rapports que l’on estime pertinents. Par exemple quand on décline son identité, on établit une relation entre l’individu physique présent et une personne reconnue par les autorités légales.

 

On peut également définir l’identité comme la permanence d’une entité. Préserver son identité, c’est L’homme âgé et le jeune homme ne sont pas la même chose et pourtant il y a quelque chose qui est préservé qui est précisément leur identité. En quoi consiste cette chose préservée, c’est une question philosophique sérieuse et compliquée. En tout cas, préserver son identité, c’est donc rester identique à soi-même, c’est rester soi !

 

Voyons ce que cela donne quand on applique ces esquisses de définition à l’identité nationale. Il y a dans cette expression une première ambiguïté. Quand on parle de l’identité personnelle il n’y a aucun doute, on parle du rapport de la personne à elle-même : « - Qui êtes-vous ? - je suis X, né le ... » Ou encore « - je suis qui je suis, je suis qui j’étais, je suis qui je serai. » Mais pour l’identité nationale, on ne sait pas trop à quoi se rapporte l’adjectif national. Il peut s’agir :

 

(1) De l’identité des individus qui composent une nation et qui la composent précisément parce qu’ils sont identiques en quelque chose.

 

(2) De l’identité de la communauté humaine qu’on appelle nation : ce qui fait que les Français considèrent comme faisant partie de leur histoire la bataille Bouvines, le règne de Louis XIV ou la guerre contre les Prussiens.

 

Le mot « nation » lui-même est porteur de cette ambiguïté. La nation renvoie au latin nascor, natus, au fait de naître. La nation regroupe tous ceux qui ont quelque chose de commun par naissance. Mais cette définition est de la mythologie pure et simple – toutes les origines sont mythiques. On apprenait jadis aux enfants « nos ancêtres, les Gaulois », mais cette histoire à peu près aussi sérieuse que l’histoire du Proche-Orient racontée par la Bible. Toutes les nations, sans exceptions, sont faites de l’amalgame de peuples qui se sont rencontrés, entretués et embrassés. Tout le monde sait que les Italiens ne sont pas des descendants de Romains, ni même des descendants de Romains croisés d’Étrusques, mais aussi des Celtes, des Lombards (c’est-à-dire de sortes de Goths), des Normands, des Arabes, des Espagnols, des Grecs ... et tutti quanti. Les Allemands ne sont pas plus des Germains que les Français des Francs. Les nations ne sont pas non plus des unités linguistiques : ni l’Italie, ni l’Espagne, ni la Suisse, ni la Grande-Bretagne, ni même la France et l’Allemagne ne sont des unités linguistiques : l’Allemand souabe et l’Allemand berlinois sont plutôt différents sans parler ceux qui parlent encore les dialectes du « Niederdeutsch ». La nation, c’est comme Dieu dans la théologie négative, on ne peut la désigner que par des négations ! En tout cas, on peut réfuter en son fonds la définition qu’en donnait Staline : « La nation est une communauté humaine stable, historiquement constituée, née sur la base d’une communauté de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique qui se traduit par une communauté de culture. » (in Le Marxisme et la question nationale)

 

À l’arrière-plan des discours de MM. Sarkozy, Besson et autres de la même farine, il y a quelque chose de cette définition stalinienne. Mais si elle est « historiquement constituée », une nation n’est pas une communauté stable, ni une communauté de langue, ni une communauté de territoire et encore moins cette chose bizarre que Staline appelle « communauté psychique ». Il faut donc, et c’est le plus raisonnable, renoncer à essayer de définir la nation par ce qu’il pourrait y avoir d’identique chez tous les membres de cette nation !

 

De cette première conclusion, on peut tout d’abord que l’intégration d’un individu « né ailleurs » dans une nation ne peut pas être la transformation de cet individu au point qu’il puisse s’identifier au modèle national, c’est-à-dire à l’individu-type. Pour faire un bon Français, il n’est pas nécessaire de porter un béret et de se promener avec une baguette de pain sous le bras... Les tests de bonne francité que M. Besson a commencé de mettre en place pour le regroupement familial n’ont aucun sens ... d’autant que bon nombre de Français « de souche » (de laquelle, c’est une autre affaire) ne manifestent qu’une maîtrise très approximative de la langue française et ignorent superbement la culture et les « valeurs » de la France – à commencer par bon nombre d’hommes politiques éminents dont l’usage de la langue française laisse beaucoup à désirer.

 

En second lieu, puisque l’identité nationale ne découle pas de la naissance ni de la conformité à un modèle, la nation est une entité historique et comme telle, à la fois un produit et un acteur de l’histoire. Les Français du XXIe siècle différent profondément de ceux du XIXe siècle, et en diffèrent sans doute plus qu’ils ne diffèrent des Italiens ou des Belges du XXIe siècle... Il n’y a pas d’autre identité nationale que l’action politique par laquelle la nation vit.

 

Si la définition de l’identité nationale par l’identité des propriétés partagées par les individus la composant est une définition intenable, il reste pourtant possible de donner un sens à la notion d’identité nationale. L’identité nationale est tout simplement la revendication d’appartenance à une nation, non pas une nation définie en termes « naturalistes », mais une nation définie comme une « communauté de vie et de destin », pour parler comme Otto Bauer, dirigeant socialiste autrichien jusqu’aux années 30 et auteur d’un ouvrage remarquable, La question des nationalités et la social-démocratie, (EDI, 1987).

 

Les hommes sont des animaux « politiques » disait Aristote. Ils ne sont pas individus que se sont faits eux-mêmes ; ils n’existent et ne peuvent exister que dans des communautés politiques, que les Grecs appelaient « cités », les Romains « république » et nous « nations ». Ces nations sont constituées par un ensemble de relations entre les individus et entre les groupes humains relativement stables dans le temps, bien que susceptibles de nombreuses transformations, relations qui unissent ces individus et ces groupes et les séparent des individus et groupes qui ne font pas partie de ces relations. Quand Otto Bauer parle de « communauté de destin », il vise juste : nous sommes unis parce que nous pensons que nous avons une destinée commune. Et l’appartenance à la nation n’est rien que le fait d’assumer une commune destinée, c’est-à-dire que les affaires politiques nationales et internationales deviennent mes affaires !

 

Cette conception de la nation, Ernest Renan lui a donné une expression célèbre que je vais rappeler dans une conférence du 11 mars 1882, faite en Sorbonne et qui reste un grand classique. « Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. » Quand on abandonne la définition naturaliste de la nation, il faut dire que la nation est bien le nom moderne de ce que les Grecs appelaient « polis » et les habitants, les membres de la nation sont des « citoyens ». Les citoyens ne sont pas seulement des individus privés (cette réunion d’hommes mis les uns à côté des autres que les Grecs appelaient un « laos » et que nous traduisons par peuple) mais aussi et surtout des individus réunis politiquement par des droits et des devoirs en rapport avec les affaires communes, ce que les Grecs appelaient un « demos » et que nous traduisons aussi par peuple...

 

De cela on peut déduire de nombreuses conséquences politiques et notamment celle-ci que les frontières nationales ne sont pas des vieilleries dont on peut se débarrasser à bon compte. J’ai eu l’occasion de développer cela ailleurs. Pour l’heure il suffit de souligner que les champions de « l’identité nationale » sont en même temps des adversaires acharnés de la nation en général et spécialement de la nation française.

 

Ils en sont ses adversaires dans ses rapports avec l’extérieur puisqu’ils œuvrent avec acharnement à l’intégration de la république dans des espaces transnationaux ou supranationaux comme l’Union Européenne et l’OTAN. L’actuel président de la république n’a rien eu de plus pressé à faire qu’à piétiner le vote des citoyens français de 2005 pour faire passer (en dehors de tout consentement populaire) son « traité de Lisbonne », qui n’est que la reprise, en pire, du TCE de 2005. C’est le même qui parachevé quelque chose que les gouvernements précédents avaient engagé, la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN.

 

Ils en sont les adversaires sur le plan intérieur. En effet, ils mettent en œuvre la « ligne Kessler » : défaire tout ce qu’avait fait le conseil national de la résistance, cet « État social » qui est la cible privilégiée des idéologues du MEDEF. Il n’y a de nation que parce qu’il y a un bien commun et c’est ce bien commun qu’ils mettent en pièces, en agents fanatiques de la « concurrence libre et non faussée » qu’ils sont. On sait le mépris affiché par les actuels dirigeants français pour la culture classique. Dans une récente entrevue avec le journal « Le Monde » (17/10/09), Jean-François Copé avertissait : « la nation se fissure en silence ». Mais les solutions proposées doivent retenir l’attention : « On ne peut pas prétendre entrer de plain-pied dans la mondialisation, aspirer à comprendre les autres pays, s’inspirer de leurs bonnes pratiques si on ne parle pas correctement l’anglais. » Le modèle de l’identité nationale à la Copé est … anglo-saxon ! Dans son plan de réforme du lycée, le président poursuit dans la même ligne : la rénovation de la filière littéraire doit en faire une filière « internationale ». Il ne s’agit pas de renforcer la culture humaniste, mais bien de poursuivre la transformation des « L » en filières « langues » et non plus littérature. Et pour ceux qui n’auraient pas compris, le président veut multiplier les enseignements en langue étrangère, c’est-à-dire, trêve d’hypocrisie, en anglais. Le tout sur fond de diminution des horaires, une diminution qui ne pourra que frapper les disciplines « ringardes » que sont l’enseignement du français et de la philosophie.

 

Il paraît que l’on va faire chanter la Marseillaise à l’école, alors que l’enseignement de l’histoire, singulièrement de l’histoire nationale a été drastiquement restreint au profit de l’enseignement de la construction européenne et de la mondialisation. Pour l’apprentissage de la Marseillaise, peut-être pourrait le faire le samedi matin en primaire, ce samedi matin de classe que M. Darcos a supprimé pour favoriser les départs en weekend de la classe moyenne aisée...

 

Enfin, le débat sur l’identité nationale ressort au moment précis où l’on s’apprête à adopter une réforme de l’organisation territoriale du pays qui va mettre en pièces le tissu administratif qui sous-tend la république depuis plus de deux siècles et où va prévaloir le principe de concurrence entre les régions, entre les métropoles. La question nationale est vraiment une affaire trop sérieuse pour qu’on la laisse aux mains des destructeurs de la nation, à ceux qui veulent détruire toutes les solidarités et faire de chacun le rival et même l’ennemi de son compatriote.

Denis COLLIN

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